Extraits |
LA PRISON DU PEUPLE |
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…Difficile de savoir combien nous étions sur la place du Pont. Trois cents ? Cinq cents ? Il y avait des drapeaux rouges et noirs mais pas de banderoles. Des groupes s'étaient assis par terre au centre du carrefour, mais la plupart des manifestants s' étaient massés à l'angle qui donne sur le cours de la Liberté. Soudain, une rumeur est montée. Des cris et des sifflets ont suivi. Des unités de CRS étaient en train de se mettre en place face aux manifestants. Les hommes en bleu étaient à peine à une centaine de mètres. Comme les visières de leur casque étaient encore levées, on entrevoyait leurs visages congestionnés. Ils avaient l'air de gonfler leur corps lourd pour nous intimider. J’ai pensé aux gorilles qui se frappaient la poitrine pour effrayer leurs adversaires… Page 31 …Un flic avait disparu et l’on avait l’impression que tout le monde s’en foutait. Mais bon, qu’ en savions-nous ? Il y avait des compagnies, des unités, des escadrons. Je ne sais quoi encore. Tout cela devait bien se compter et à se recompter, non ? Ou alors, ils allaient rentrer à la caserne et soudain, quelqu’un dans la camionnette allait lancer ça comme une grosse blague : Merde ! On a oublié Ducon… Page 44 - Bon, les mômes… Faudrait que vous retombiez sur terre… On n’est pas dans les Pieds Nickelés là… En plus, on se les gèle dans votre gourbi… C’est moi qui me suis lancé. Je ne sais pas ce que je voulais me prouver, peut-être juste me remettre en selle, essayer d’y croire encore. - Euh… Accusé, tu es en état d’arrestation. Tu as été appréhendé par un commando prolétarien. Nous allons procéder à ton premier interrogatoire. Je te demanderai de décliner tes nom, prénoms, date et lieu de naissance. - A votre place, les gars, je réfléchirais cinq minutes : vous enlevez un CRS, d’accord ? Vous le séquestrez… Vous avez réfléchi à ce que… Page 63 Soudain, on a frappé. Richoz a bondi sur le pistolet. Caroline s’est levée à moitié, une main encore accrochée à la table comme si nous étions en train de faire naufrage. Moi, je ne sais plus. Je nous revois figés au milieu de la cuisine. On frappait déjà une deuxième fois. Des coups appuyés qui ébranlaient la lourde porte. Je me suis avancé dans le couloir. Richoz me suivait. Au claquement métallique, j’ai compris qu’il venait d’armer le 9 mm. Nous étions tous les deux immobiles dans l’entrée. Tellement immobile que je sentais le sang remonter mes artères. Les flics nous avaient déjà repérés. Page 91 Et puis soudain Caroline se reprend. Pourquoi ? Mystère. Elle a des yeux de gardienne de camp. On ne peut plus l’arrêter. - Bardouin est un vrai fasciste… T’as vu ça quand il parle des ouvriers, des Algériens, de l’armée… L’armée qui éduque, maintenant… ça c’est la meilleure… Il voit même pas que c’est le pire instrument d’oppression… Et ses copains, t’as vu qui c’était, ses copains ? On n’a pas de scrupules à avoir… Richoz s’en chargera… Je suis désespéré. Elle croit aux mots qu’elle prononce. Le peuple, l’oppression, l’armée du Capital. Elle me répète qu’il faut s’organiser. Les conditions sont réunies. Il y a des comités de soldats. Les prisonniers se mutinent… Il faut lancer une grève générale, prendre les armes… Et puis, de nouveau, elle se radoucit, ou elle oublie, et on parle d’autre chose. Et je la prends au sérieux. Parce que je la désire. Page 106 Il faisait un de ces froids dans cette salle de bains. De temps de temps, il me jetait un œil. On aurait dit qu’il avait senti quelque chose. Heureusement que j’étais planqué derrière mon torchon. C’est là qu’il s’est confié, presque naturellement : - Une fois, j’ai disparu pendant trois jours… Je sais pas pourquoi j’ai fait ça… J’en avais marre… C’est pour ça que, là, je suis sûr que personne ne me cherche. Pas vrai ? Ses yeux fouillaient encore les miens. - Hein ? Y’a rien dans le journal ? J’en suis sûr… Le pire c’est que personne, vraiment per- sonne, nulle part, n’avait peut-être même constaté son absence. Quant à ses collègues, on avait dû leur passer la consigne : - Bardouin ? Pas grave… Il doit cuver dans son trou… Il reviendra bien assez tôt. Page 113 Sans les phares, on n’y voyait presque rien. Nous étions juste des formes avec de la vapeur au-dessus de nos têtes. Maintenant qu’il était debout, Babar se débattait. Comme il pouvait, lançant son gros corps n’importe où. Avec ses dents, il avait dû arracher son bâillon. - BORDEL DE MERDE, J’EN AI MARRE ! LACHEZ-MOI… ! Nos quatre corps se bousculaient. J’ai entendu le claquement de la culasse. Richoz tentait de s’extraire de notre masse. C’est à cet instant que je lui ai attrapé le poignet. Un geste net, sans hésitation. Comme si d’un coup j’avais su ce qu’il fallait faire. Bizarrement, il n’y a eu qu’un simulacre de résistance. Une vague crispation, un mouvement de recul, mais j’avais déjà l’arme dans la main. J’en éprouve encore la sensation. Voilà à quoi nous avait mené notre action prolétarienne. Une bulle de savon qui crève dans l’air froid d’une nuit de décembre. | |